Transmettre la patrie : un droit, un héritage — Mme Nirinasoa Clarisse Hamed
Global Campaign for Equal Nationality Rights

Transmettre la patrie : un droit, un héritage.

Derrière les textes de loi, il y a des mères et des enfants à qui l’on a parfois dit qu’ils n’appartenaient pas pleinement à leur propre pays. À Madagascar, une femme revient sur la réforme qui lui a enfin permis de dire : Tu es chez toi. Tu es des nôtres.

L’autrice a partagé ce témoignage avec des représentantes et représentants gouvernementaux, parlementaires et de la société civile lors de la Réunion régionale multipartite Africaine sur la réalisation de l’égalité entre les femmes et les hommes dans les lois sur la nationalité, organisée par la Campagne mondiale pour l’égalité des droits en matière de nationalité, avec Equality Now, l’Alliance mondiale pour mettre fin à l’apatridie, l’Union Interparlementaire, le HCR et ONU Femmes.

Une scène à Madagascar
Mohamad Al-Arief/The World Bank · Photo ne représentant pas l’autrice

Permettez-moi de commencer par une chose très simple : vous remercier.

Merci de m’avoir invitée ici, à Nairobi, à me tenir devant vous non pas comme une experte en droit international, mais comme une femme, une mère, une citoyenne.

On m’a demandé de vous parler du droit des femmes à transmettre leur nationalité à leurs enfants. Je pourrais vous citer des articles de conventions, vous parler de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, ou de la Déclaration des Droits de l’Enfant. Mais ce matin, je vais vous parler de la seule chose que je connaisse vraiment : mon histoire.

Car derrière les textes de loi, il y a nous. Il y a nos vies.

Il y a quelques années, ma famille vivait dans l’ombre d’une injustice silencieuse, qui ne disait pas son nom.

Je suis née de père et de mère Malagasy. Je suis née à Madagascar, ce pays que j’aime. J’y ai grandi, j’y ai étudié, j’y ai construit ma vie. J’ai rencontré mon mari, et nous avons eu des enfants. Tout semblait normal, jusqu’au jour où il a fallu accomplir les gestes les plus simples de la vie citoyenne : inscrire mon enfant à l’école, lui faire faire une carte d’identité, voyager.

C’est là que la loi m’a rattrapée. Elle m’a dit, à moi, leur mère :
« Toi, tu ne comptes pas. »

Dans notre pays, à l’époque, seule une mère mariée à un citoyen pouvait transmettre sa nationalité automatiquement. Moi, parce que j’avais épousé un apatride, j’étais devenue juridiquement incapable de donner ce que j’avais de plus précieux à mes enfants : l’appartenance à leur propre terre.

Mes enfants, nés de mon corps, élevés avec mon amour, bercés par mes histoires de notre terre natale, étaient considérés comme des étrangers chez eux.

Soudain, notre foyer était divisé en deux : d’un côté, la mère citoyenne ; de l’autre, les enfants apatrides de fait.

Ce n’était pas seulement un problème administratif. C’était une blessure intime.

Comment expliquer à mon fils qu’il ne pouvait pas passer un examen parce qu’il n’avait pas les « bons papiers » ? Comment lui faire comprendre que son identité était incomplète ? Chaque formulaire administratif était un rappel humiliant de mon impuissance en tant que mère. Chaque porte fermée à cause de ces papiers manquants était une porte fermée à mon amour maternel.

Je me sentais diminuée. Je me sentais moins citoyenne que mon père, que mes frères. La loi me renvoyait l’image d’une femme de seconde zone, incapable de protéger sa propre progéniture.

La nationalité n’est pas qu’un passeport. C’est la clé qui ouvre les portes de l’école, de l’hôpital, de la protection. C’est le premier bouclier contre l’exploitation.

En me privant de ce droit, on laissait mes enfants sans bouclier.

Pour vous mettre dans le bain, veuillez me laisser, s’il vous plaît, vous raconter un exemple parmi tant d’autres que ma famille a enduré.

En voulant élargir sa maison vers mon terrain et ayant des buts inavoués de nous barrer le chemin qui va vers ma maison, et sachant le cas d’apatridie de mon mari, une de mes voisines en a profité pour le dénoncer à la police des frontières. Son but était de l’expulser sinon de me faire chanter. Heureusement, les policiers ont pu faire confiance à tous les papiers administratifs de mon mari qui, en passant, a déjà fait, dans sa jeunesse, son service militaire.

Et puis, un jour, le vent a tourné.

Le 25 janvier 2017, grâce au travail acharné de mon mari et de l’association Focus Development, de l’UNHCR et de beaucoup d’entre vous, grâce à la pression de la société civile, grâce à une prise de conscience collective, notre pays a réformé sa loi sur la nationalité.

Ce jour-là, lorsque le Président a promulgué la réforme — loi 2016-038 — quelque chose de magique s’est produit en moi. Ce n’était pas juste une nouvelle règle dans un code. C’était une reconnaissance.

Si je ne me trompe pas, je suis la première femme de Madagascar à avoir transmis sa nationalité à ses enfants.

Je ne peux pas, ou bien je ne trouve pas les mots pour vous décrire ce moment lorsque j’ai reçu du tribunal d’Antananarivo les certificats de nationalité de chacun de mes enfants.

Pour la première fois, l’État me regardait dans les yeux et me disait : « Tu es une citoyenne à part entière. Ta place dans la nation est aussi légitime que celle d’un homme. Ton lien avec ton enfant est aussi sacré et reconnu que celui du père. »

Ce que cette réforme m’a apporté ? Je vais vous le dire avec mon cœur.

Elle m’a rendu ma dignité. Aller au guichet, tendre mon acte de naissance et celui de mon enfant, et voir l’employé sourire et dire « C’est bon, Madame » fut un acte de guérison. Je n’étais plus une intruse dans ma propre patrie. J’étais enfin une mère pleinement légitime aux yeux de la loi.

Cela a guéri ma famille. Mes enfants ont pu poursuivre leurs rêves sans cette barrière invisible. Mes enfants ont pu postuler à l’université qu’ils souhaitaient. Ils ont pu recevoir un passeport chacun et ils ont pu voyager loin de leur pays.

En ce moment, grâce à cette réforme, une de mes filles a terminé ses études et travaille en Allemagne. Le second de mes fils étudie en France. Le cas de mon mari a inspiré mon dernier fils à étudier la politique. Il a un Master 2 en Sciences politiques, et poursuit en ce moment ses études supérieures en Irak.

L’incertitude a disparu de notre foyer. La peur s’est envolée.

Et cela a transformé ma vision de moi-même. J’ai soudain réalisé que ma voix comptait. Si j’avais pu influencer ce changement par mon histoire, alors je pouvais contribuer à bâtir mon pays. La réforme ne m’a pas seulement donné un droit, elle m’a donné une responsabilité : celle d’être une citoyenne active.

Alors, Mesdames et Messieurs, je suis ici aujourd’hui pour porter un message simple, mais urgent.

En Afrique, trop de femmes vivent encore ce que j’ai vécu. Trop de mères voient leurs enfants devenir des étrangers dans le seul pays qu’ils connaissent. Trop de familles sont brisées par la discrimination.

Chaque pays qui refuse à la femme le droit de transmettre sa nationalité prive ses propres enfants de leur identité. Cela crée des générations vulnérables, des générations qui grandissent avec le sentiment de n’appartenir nulle part.

Mais chaque réforme, chaque loi qui change, libère un potentiel immense. Elle libère la mère, elle libère l’enfant, et elle renforce la nation.

Je vous le demande du fond du cœur : regardez vos lois. Voyez si elles reconnaissent pleinement la femme comme la source égale de la nationalité. Si ce n’est pas le cas, sachez que ces lois ne sont pas neutres. Elles ont un visage humain. Elles ont le visage de milliers d’enfants qui attendent.

Vous avez le pouvoir de faire en sorte que chaque mère africaine puisse regarder son enfant dans les yeux et lui dire, sans crainte : « Tu es chez toi. Tu es des nôtres. »

Ce n’est pas une question de politique. C’est une question de justice. C’est une question d’amour.

Merci.